Edito

 

 

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Les temps actuels

édito

Juin 2006

les temps actuels Début Mai, Marcel Bozonnet administrateur de la Comédie Française annonce à la presse qu’il “déprogramme” une pièce de Peter Handke au motif que celui-ci s’était rendu aux obsèques du dirigeant Serbe Slobodan Milosevic précédemment en position d’accusé de crimes de guerre devant le tribunal de La Haye. Ce fait est jugé suffisamment grave pour entraîner cette décision déclare l’administrateur. Le metteur en scène de la pièce, Bruno Bayen estime lui que cette pièce était connue depuis longtemps, publiée en 1989, elle est antérieure aux évènements de Yougoslavie et de surcroît elle a déjà été montée au conservatoire que dirigeait alors Marcel Bozonnet. A ses yeux cette œuvre qui s’intitule “Voyage au pays sonore ou l’art de la question” pose des questions universelles à nos contemporains ce qui rejoint le souhait de l’administrateur du Français lorsqu’il entreprend de monter “des auteurs contemporains qui nous éclairent sur le monde actuel”. C’est aussi le sens de la communication que fait le Ministre de la culture lorsqu’il estime que s’il respecte la position du “citoyen Bozonnet”, dans ces temps troublés, il aurait pu être utile de faire entendre cette œuvre au public. Là dessus la querelle se développe entre ceux qui parlent de censure “Elfriede Jelinek prix Nobel de littérature” ou encore Luc Bondy et ceux qui soutiennent la position de l’administrateur comme l’auteur et metteur en scène Olivier Py qui va plus loin et argumente : selon lui Peter Handke se situe dans le camp pro-Serbe, le défendre, c’est nier le génocide, insulter les victimes, contester la purification ethnique, mais il s’interroge : peut-on déprogrammer sans faire acte de censure ? Certes admet-il Marcel Bozonnet connaissait la position de P. Handke, mais aujourd’hui ajoute-t-il “la vérité est établie”, prendre position comme le fait Handke, ce n’est plus émettre une opinion politique, c’est faire acte de révisionnisme. A-t-on pour autant le droit d’interdire se demande-t-il encore ? Et sa réponse est non si cela vient d’un gouvernement, oui si cela vient d’un directeur de théâtre, nul ne peut l’obliger à ses yeux à donner la parole à des idéologies criminelles (sans distinguer ici le texte de la pièce incriminée et l’attitude de son auteur). Peut-on au moins distinguer la parole du poète de celle de l’homme se demandet-il encore ? Peut-être mais ce temps n’est pas encore venu car les crimes ne sont pas punis. Tel est le raisonnement développé par l’homme de théâtre dans un article du Monde du 11 Mai 2006. Il s’est trouvé 150 personnalités culturelles pour trouver l’argumentaire assez convainquant et apposer leur signature à ce réquisitoire, certains allant même jusqu’à proposer à tous les théâtres français d’interdire de jouer les pièces de P. Handke. Chacun appréciera. Et Handke dans tout cela ? il déclare dans “Le Monde” du 5 Mai : “je n’ai jamais eu de position négationniste, j’ai écrit sur les victimes Serbes parce que personne n’avait écrit sur elles. Je reviens du Kosovo écrit-il, il ne reste que quelques villages serbes littéralement encerclés… je ne sais pas la vérité, mais je regarde, j’entends, je sens, je me rappelle, je questionne…” Il affirme n’être pas “pour” mais “avec” les Serbes et la Serbie. On ne mesure peut-être pas tout à fait de ce côté-ci de l’Europe la différence de lecture de l’histoire que cela fait selon que cette guerre est racontée d’un point de vue occidental et selon qu’elle est racontée d’un autre point de vue d’Europe, centrale par exemple. Certains considèrent la vérité de ces évènements comme définitive, d’autres pensent que les responsabilités et les rôles respectifs des uns et des autres mettront du temps ici comme ailleurs à s’établir. Ce qui est troublant c’est la rapidité avec laquelle se coalisent les bonnes consciences si vite prêtes à nettoyer le répertoire dramatique des auteurs “mal pensants”. Il y aura si on entreprend une telle tâche, si on ose dire et sans citer d’autres auteurs, du pain sur la planche. Alors nous verrons arriver le temps du “politiquement correct” c’est-à-dire de l’intolérance. Comment disait tristement Bruno Bayen déjà ? “Ce sont les temps actuels” ! MARC BELIT