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transmission
édito
Octobre 2006
En ces temps de rentrée scolaire, l’image du maître d’école avec sa craie et son tableau figés aux temps de la IIIe République dans une éternité d’image fait toujours sens. Il est la figure du “maître” qui transmet à l’élève ce savoir essentiel nécessaire au devenir citoyen par lequel on forme des êtres sociaux appelés à vivre ensemble. Comme on sait ce tableau idyllique s’est quelque peu compliqué avec le temps : dénonciation de la “maîtrise” comme telle, le philosophe J.C. Michea notait récemment qu’en “rabattant la figure du maître comme sujet supposé savoir sur celle du maître comme oppresseur on se donnait sous des apparences révolutionnaires le
moyen de détruire toute transmission du savoir critique lui-même”, à cela s’ajoute l’inappétence pour l’acquisition des savoirs et la lassitude des enseignants eux-mêmes auxquels on demande tout autre chose que de transmettre, on leur demande d’assister, d’accompagner, de distraire, bref là comme dans la culture, on ne sait plus très bien où l’on en est au sujet des “fondamentaux” de l’art de transmettre l’essentiel.
Je sais, je sais, tout cela est plus compliqué. Tout est devenu si difficile que cette évocation de la transmission des savoirs par l’éducation ou par la culture ne peut plus sans doute s’opérer selon les mêmes méthodes qu’auparavant, je sais bien, mais il n’en reste pas moins que lorsqu’on est passé de l’Instruction publique ou de l’Enseignement à lasupposée Éducation fût-elle nationale, on a changé de méthode et peut-être aussi de contenu sinon de projet. Car l’essentiel reste qu’il faut transmettre sans savoir toujours comment le faire.
Pour la culture, c’est peut-être plus facile car on s’adresse à priori à des gens qui ont envie, qui veulent voir, entendre, découvrir de belles choses ou réputées telles, de grandes œuvres, et de plus petites aussi. De là le goût pour le Patrimoine dont les journées restent un succès, pour les livres même si la marée littéraire de début de saison a aussi quelque chose de décourageant par le gâchis de talents qu’elle implique, comme si le succès médiatique d’une rentrée impliquait une profusion telle que nul ne peut en faire le tour et ainsi de suite, la profusion d’une offre qu’aucune, faut-il dire consommation, ne peut absorber, est la caractéristique des temps actuels.
Toute la musique disponible en ligne, tous les livres, les spectacles qui appellent leurs lecteurs,spectateurs, auditeurs, n’est-ce pas ce que nous avions voulu, ce pour quoi nous nous sommes battus, et aujourd’hui, submergés par cet univers sans hiérarchie nous nous plaignons encore ? Mais oui, bien sûr. C’est que la médiation, la transmission, l’éducation au choix par le goût et la formation est plus que jamais nécessaire. Nous ne cessons de former actuellement de ces consommateurs omnivores non-sélectifs qui naviguent dans la culture comme on navigue sur la toile, au hasard des rencontres picorant ici et là, achetant ici et là.
N’est-ce pas pour autant la nouvelle liberté et n’estelle pas préférable au guidage politique, idéologique, voire consumériste des époques précédentes ?
Soit, mais c’est tout de même mieux lorsqu’une solide formation permet de cheminer en connaissance de cause et de faire des choix.
On le voit bien lorsqu’on observe les comportements des publics d’une Scène nationale par exemple, on a là un ensemble de gens qui se caractérisent par un certain goût et une certaine connaissance des arts et des spectacles, mais ce public cultivé et informé, ce public de saisons qui depuis des années lit, suit l’actualité artistique s’intéresse aux débats d’idées et aux enjeux culturels vieillit, de sorte que l’on voit la question démographique s’inviter au débat sur la culture. Ah me direz-vous qu’importe puisque les sociétés occidentales sont entrées dans cette spirale avec des gens qui progressent en âge sans renoncer à leurs comportements sociaux et culturels ?
Cela est vrai et il faut en tenir compte, mais il faut aussi tenir compte de ce qu’on appelle la “rupture générationnelle” qui fait que si la transmission ne se fait pas correctement et continûment, ce qui fait à nos yeux le sel de l’existence, l’art, la culture, la pensée recevra une autre appellation, une autre identification, une autre destination sociale en n’intéressant plus qu’une minorité déclinante de personnes. C’est la vie me direz-vous et il en va toujours ainsi. Je crois malgré tout que non, que la chance que l’on peut avoir dans la vie est celle de la rencontre à un moment ou à un autre de passeurs, de gens qui transmettent, de maîtres à l’ancienne parfois, mais souvent de gens plus âgés vers des plus jeunes. Ce qui est le plus inquiétant me semble-t-il est la constatation faite par les sociologues de la transmission de pair à pair “peer to peer” qui définit les comportements par les classes d’âge sur le modèle de l’imitation des modèles dominants formatés par l’industrie et le commerce. Cela donne une société encore plus divisée et encore plus manipulable par les mécanismes d’homogénéisation sociale actuels. C’est
pourquoi la transmission accompagnée, ce qu’on appelle depuis toujours l’action culturelle dans nos métiers nous semble si importante, c’est pourquoi aussi la pédagogie l’est pour les enseignants. C‘est pourquoi enfin transmettre reste la tâche la plus exaltante, elle introduit une distance là où chacun voudrait accéder tout de suite et sans barrière. Redisons-le après d’autres, il faut des passeurs d’intelligence et de beauté pour donner forme dès aujourd’hui au monde de demain.
MARC BÉLIT
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