Edito

 

 

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le malaise de la culture

édito

Novembre 2006

"Marc Bélit, vous publiez un essai, « Le malaise de la culture » ce mois-ci, vous pensez vraiment que le mot de malaise soit approprié, la culture n’est-elle pas au contraire et comme jamais au cœur de notre singularité française, je dirais même de notre « exception » et du coup un élément de notre bien-être plutôt que de notre malaise?" C’est vrai, en un sens, elle fait partie intégrante du « roman national », elle est en tout cas conforme à l’image que l’on souhaite s’en former, mais en même temps il ne vous échappe pas que les crises à répétition de l’intermittence des artistes du spectacle, que les débats certes un peu apaisés sur la querelle de l’art contemporain et la contestation toujours présente sur la question des moyens pour la culture n’entretiennent cette impression diffuse de malaise. En tout cas cette expression m’a paru appropriée pour mener une réflexion sur cinquante ans de politiques culturelles en France. "Vous remontez donc à l’origine, au fameux décret Malraux qui établit l’existence d’un Ministère de la culture ?" Exactement et même un peu en amont, puisque cela commence avec le « Front populaire » et même encore avant. Rappelez-vous,, lorsque Malraux formule le projet d’une grande politique culturelle pour la France, cette dernière, sort exsangue d’une guerre terrible, destructrice de valeurs morales autant que matérielles et l’image du général De Gaulle qui s’affiche aux côtés des vainqueurs au motif de la Résistance cache mal la défaite d’un pays qui a été occupé et qui reste déchiré par des affrontements politiques qui s’accuseront encore pendant la guerre froide. D’autre part, ces années-là seront celles du drame de la décolonisation depuis les années cinquante et soixante. La France, comme les autres puissances coloniales européennes se replie sur son Hexagone et se découvre affaiblie militairement et moralement, elle prend conscience de n’être plus qu’une petite partie du monde avec une population désormais en rapport. Or le coup de génie de Malraux, correspondant en cela à celui de De Gaulle en politique aura été de présenter aux Français un miroir de leur excellence, de leur puissance de rayonnement non plus matériel, militaire ou commercial, mais politique, culturel et artistique. C’est pourquoi sans doute on verra se coaliser en une synthèse inédite les aspirations du Front populaire, celles de la Révolution nationale tentée lors de Vichy, l’énergie nouvelle née de la libération avec le Gaullisme, mais aussi le communisme sur fond d’attente et d’espoir d’un pays qui voulait encore croire en lui-même. La culture sera le point de convergence de ces aspirations contradictoires, c’est la première explication de la religion culturelle qui va un temps fédérer les élites françaises. "Cela c’est donc l’âge d’or de la politique culturelle publique française ?" En effet et c’est sans doute là notre grande originalité que d’avoir imposé cette idée qui consiste à admettre une responsabilité collective de l’État au sujet de la culture. Cela suppose un appel à des financements publics, l’existence d’une administration publique et la gestion centralisée d’abord, puis progressivement décentralisée d’un service public ou de ce qui s’en rapproche. Ainsi s’est peu à peu installée dans l’esprit des Français, cette idée d’un droit à la culture, comme à l’éducation, à la santé ou à la sécurité ressentie comme une des responsabilités de l’État. C’est en fait au tournant des années soixante que l’édification d’un État-providence ou de l’étatisation du social, ce qui revient au même, va tracer un cadre qui apparaîtra à certains comme définitif et qui va par la suite devenir le vrai sujet du débat de société qui divise les Français. Aujourd’hui les choses sont en train de changer et l’une des conséquences fera que la culture, comme l’éducation, sera l’un des enjeux de cet « aggiornamento » dont le service public est le point sensible et le rôle de l’État la question centrale. Mais qu’importe au fond si les résultats sont là et si le public répond en masse, si les théâtres les musées, les salles de concerts se remplissent et si les artistes trouvent à s’exprimer." Naturellement une telle politique publique suppose que le public adhère en masse au delà du cercle des connaisseurs. Or précisément les craquements de la société observés en 68 montrèrent qu’il n’en était rien et "qu’un fossé restait creusé entre le public et le non-public, entre la culture « cultivée » et les « gens », cette catégorie sociale qui désigne la société dans son ensemble. La question de la démocratisation de la culture c’est-à-dire de la politique culturelle s’est très vite trouvée posée, posée et non résolue. Dès lors il devient inévitable de poser la question de la démocratisation de l’art, c’est-à-dire de son partage et compréhension par le plus grand nombre de gens possibles puisqu’il n’est pas de culture qui ne soit partagée et ne soude le consensus social. Cette question ouvrira la première crise de la culture. "Oui on se rappelle les « États généraux » de Villeurbanne en pleine crise de 1968 et par la suite toutes les tentatives qui ont été faites pour rencontrer le public et surtout le « non-public », toutes les solutions notamment théâtrales qui ont été proposées…" Au fil du temps, toutes ces solutions se sont émoussées, le théâtre a perdu son rôle de marqueur social, les pratiques qui passaient par l’animation voire d’une façon plus large par le développement culturel côtoient désormais dangereusement celles de la consommation qui envahissent elles aussi la sphère culturelle, brouillant les repères. Le spectateur erre entre les industries culturelles, la télévision et les institutions de la culture savante, entre les fêtes, les festivals et les pratiques solitaires. Le monde culturel est en perte d’adhérence avec le social, l’empire du goût cède devant les offres multiples de la consommation de masse et du temps de loisir. D’un autre côté le ciment social se fissure et laisse apparaître de véritables alternatives culturelles se sédimentant sur les appartenances ethniques ou religieuses, les convictions morales ou politiques qui aboutissent à la fragmentation du consensus qui semblait régner jusque-là. On assiste aujourd’hui à un brouillage des repères culturels. "Il y a quand même eu des résultats, le nombre de ceux qui fréquentent les lieux culturels, qui ont des comportements culturels ainsi que l’offre elle-même, on ne peut pas dire que ce soit négligeable, ni que ce soit moins bien qu’avant les années soixante !" Vous avez raison, mais en même temps, les bienfaits que cette politique culturelle était censée apporter aux citoyens se sont révélés à l’usage, mesuré par les statistiques, un peu moins démocratiques que l’on n’aurait attendu ou souhaité. Une certaine catégorie de citoyens, une faible partie en vérité profitant pleinement de ses offres alors que les autres restaient malgré toutes les tentatives de l’action culturelle, assez rétifs à ses bienfaits. Il faut bien en arriver à la conclusion du reste tirée par les sociologues que la mise en présence des œuvres et des publics –quels que soient par ailleurs les dispositifs d’action culturelle mis en œuvre- ne suffit pas à démocratiser la culture, Au fur et à mesure que vont se développer les méthodes de recherche, de conquête de publics ou de travail social menées entre professionnels et grand public, ce fossé ne va pas se combler bien au contraire, sa fracture multiple va se révéler de plus en plus au grand jour plongeant les acteurs culturels dans la perplexité et une forme d’impuissance. C’est là le premier signe du « malaise » que je pointe. A partir de là, le projet de démocratisation culturelle montrant ses limites, va se poser la question de la légitimité de la dépense culturelle publique. "Mais n’est-ce pas parce que la culture que l’on voulait démocratiser était à la fois trop élitiste, trop éloignée de la culture vécue des gens, n’est-ce pas qu’il fallait peut-être commencer par démocratiser le concept de culture lui-même ?" Oui, vous faites allusion à ce que j’appelle la « culture du culturel », le passage d’une culture « légitime » à une culture vécue, anthropologique en somme. Et en effet, la conception d’une culture sédimentée par l’éducation, l’histoire, les œuvres, la langue et la littérature d’un pays donné pour une population homogène et constante a cédé la place à une conception plus ouverte par la force des choses. Rappelez-vous ces artistes qui disaient : « l e but de l’art est de rendre la vie plus intéressante que l’art ». pendant toute une période qui a culminé avec le Ministère Lang on n’a eu de cesse de vouloir étendre le concept de culture à tout, à excéder le domaine de l’art et des Beaux-arts pour rechercher une impossible coïncidence avec ce qu’on désigne d’un terme flou comme « la vie », il fallait que la culture ce soit la vie vécue rien moins,ce fut le temps de la culture « culturelle » et je crois moi que c’était un contresens qui n’a abouti qu’à des malentendus. "Sans compter que c’est aussi le moment de l’irruption des nouvelles technologies dans la culture, elles aussi ont modifié le paysage culturel, n’est-ce pas ?" Et comment ? l’Internet et les industries de l’image et du son ont fait de la circulation de l’information culturelle le milieu ambiant où tout s’échange en temps réel et sans distance ni recul. Une véritable techno-culture s’est mise en place qui a bouleversé nos modes d’usage et d’appropriation des biens culturels reléguant souvent bien loin les méthodes de médiation traditionnelles. Ajoutons à cela la fragmentation du corps social en cultures différentes, vous dites que l’apparition du concept de cultures au pluriel a sonné le glas de la culture légitime. Mais c’est bien vrai, en face ou à côté d’une culture de référence telle qu’on l’a vécue jusqu’au début du XX° siècle au moins, on a vu apparaître des cultures exogènes sous l’effet de vagues d’immigration successives en provenance de l’Europe comme des espaces extra européens introduisant de fait coutumes, langues et pratiques qui infusent dans le corps social, s’y assimilant parfois mais introduisant de fait une diversité culturelle bien réelle de sorte qu’il n’est pas exagéré de parler de cultures au pluriel Pour le coup on a affaire à une véritable « extension » du sens du mot culture qui finit par désigner des choses très différentes les unes des autres. "C’est le « multiculturalisme » qui fait tant débat aujourd’hui et pas seulement en France." Le multiculturalisme apparaît en effet comme dernière option et perspective de ré-enracinement de la culture dans une dimension du social. C’est là le modèle américain, défendu par Charles Taylor qui conserve l’argument d’un maintien du rôle de l’État-arbitre lequel est garant du droit à la "différence et à la diversité, valeurs qu’on retrouvera peu à peu défendues dans des organismes internationaux comme l’UNESCO avec la bataille pour la «diversité culturelle. Comme l’empire éclaté des colonies d’hier, l’empire culturel s’est fragmenté en une multitude de souverainetés d’ordres divers qui engendrent un individu d’un nouveau type lequel peut adhérer ou pas à ces ensembles, mais qui se préoccupe d’abord et avant tout, de son bon plaisir et recombine les cultures à son goût . "Vous dites ainsi que le pendant du multiculturalisme, c’est finalement la foule solitaire, l’homme isolé attentif à ses seuls besoins, l’homme d’un nouvel « hédonisme »." C ‘est ce que dit P.Brückner lorsqu’il a qualifié de « nouvel hédonisme », la situation d’un individu qui ne se voulait plus dépendant culturellement, mais au contraire libre de ses attachements et déterminations, libre de jouir et de profiter des avantages de la société industrielle de consommation laquelle met à sa disposition une étendue inégalée de biens et de services culturels ou simplement ludiques. Dans la même période, la culture se déploie dans le registre festif étendant comme jamais la gamme de ses festivals notamment l’été, envahissant la rue, célébrant en quelque sorte le plaisir du « vivre-ensemble » tel que Rousseau avait à peine osé le rêver. La réduction du temps de travail, l’apparition d’une « civilisation du loisir et du temps libre » même si elle est sujette à caution et à critiques n’en dessine pas moins un espace ouvert à l’hédonisme contemporain. La culture s’y inscrit pour le meilleur et pour le pire. Cette évolution renvoie d’autre part à l’apparition de la culture de masse qui sous couvert de culture jeune, d’industries culturelles et de nouveauté ainsi que d’accessibilité générale, peut passer pour une forme de popularisation de la culture, mais on s’est vite rendu compte que l’efficacité de cette culture de masse passait par la transformation de l’art en marchandise, du citoyen en consommateur et de la culture en marché de la culture. "On reconnaît là la critique faite par Hannah Arendt et l’école de Francfort" Oui c’est ce que certains de ces philosophes ont souligné en disant que c’est l’envers même d’une conception du sujet moderne que de le voir réduit à sa dimension de machine désirante ouverte à un espace illimité de son désir de consommer. Mais les choses sont complexes et l’opposition simple entre culture de masse et culture cultivée ne tient pas longtemps. Les comportements culturels des Français d’aujourd’hui montrent avec régularité que les pratiques culturelles conduisent les uns et les autres à utiliser les facilités de la culture de masse et de divertissement sans pour autant délaisser les pratiques élitaires. De sorte que le partage ne s’établit pas là où l’on pense mais opère sur toute l’étendue de la vie sociale comme offre généralisée de biens et de services, or ce qui disparaît là par contre, c’est la conception d’une culture éducatrice du comportement civique, d’une culture institutrice de comportements qui visent à changer les choses ou « la vie » comme on le croyait encore en 1980. La culture s’est déportée vers la recherche de la qualité de la vie, un usage hédoniste et voilà tout. "A ce stade selon vous, l’État ni les pouvoirs publics n’y peuvent plus rien !" En effet, à ce goût commun et à ces comportements de masse, il n’y a pas de réponse dans les termes d’une politique culturelle d’État dépassée de fait par la circulation des marchandises et par l’économie de marché. On ne voit pas en effet pour quelle raison, sinon à la marge pour préserver la compétitivité de tel ou tel secteur culturel (le livre, le cinéma par exemple) l’État interviendrait dans ce qui relève du choix individuel et de la logique de la consommation culturelle. Pour sortir de cette aliénation culturelle de masse, d’aucuns prônent alors le retour aux espaces communautaires, aux particularismes censés opposer une barrière « culturelle » à l’échange généralisé de l’hédonisme contemporain. D’un autre côté, la culture dite d’élite, en tout cas de référence patrimoniale, qui suppose formation et relève de la connaissance des œuvres d’art voire de l’histoire de l’art, va se trouver mise en question au motif qu’elle ne conviendrait pas au grand nombre, étant trop difficile, trop universitaire, trop centrée sur des valeurs que tous ne partagent pas. C’est à mes yeux une autre illustration du « malaise ». Le résultat de cette atmosphère de crise et de doute, c’est que la culture cesse d’être consensuelle pour devenir un problème social de plus et non seulement elle divise les partisans d’une prise en charge totale des artistes par l’État et ceux qui considèrent que l’État culturel est à condamner, mais elle divise aussi les acteurs culturels en catégories d’artistes, d’agents de développement, d’organisateurs et de gestionnaires qui tous ensemble participent désormais compétitivement à l’activité culturelle. "Devant une telle évolution ou dérive, vous décrivez un État impuissant et une culture décalée…" Oui. Longtemps la France a vécu sur l’idée que son modèle républicain au plan politique avait pour contrepartie l’existence d’une culture généreuse, égalitaire, émancipatrice et intégratrice. C’était le modèle dit « méritocratique » dont l’éducation nationale fournissait la matrice et la culture l’achèvement ? force est de devoir réviser ce modèle sous les constatations des résistances sociales à l’intégration, de la poussée des communautarismes et du développement d’un modèle transnational et démocratique de respect des diversités culturelles . Or si ce respect est acquis en ce qui concerne l’international, il n’est pas pour autant la règle nationale, c’est pourquoi le débat multiculturel est engagé de façon polémique dans notre pays. Dans le même temps, le développement de formes culturelles davantage liées aux loisirs et à leur industrie tend à empiéter sur les prérogatives du service public. il existe désormais une crise des publics d’une part et une crise entre les artistes et l’État d’autre part qui toutes deux inquiètent le paysage culturel. Un État impécunieux lâche la bride à des pans entiers de l’activité culturelle provoquant un éclatement des pratiques et des procédures qui fait dépendre la culture de plus en plus de tutelles de proximité (collectivités locales) voire du marché (tourisme loisirs). Ce qui était longtemps apparu comme d’ordre consensuel, la culture, en est ébranlé et l’idée d’une crise culturelle se fait jour. "Vous décrivez un monde culturel en crise, mais n’est-ce pas au fond son état permanent voire sa situation, sa définition ?" Si vous voulez, mais on peut aujourd’hui identifier ces crises : crise de la démocratisation culturelle, crise des publics, crise de l’emploi, crise du consensus social de la culture sous l’accusation de reproduction sociale et d’aliénation, fin de la culture d’élite, règne confus du : « tout culturel » sur fond de culture de masse et d’industrie des loisirs, fêtes à tout va tirant la culture du côté de son usage ludique d’occupation du temps libre social, mais aussi, crise de la représentation des arts de la scène et crise des arts plastiques, voilà le fait. Ajoutons à cela un recul de notre rayonnement extérieur et l’incapacité où nous sommes de soutenir notre production artistique à l’international. Au-delà des belles déclarations, il est temps de dire que « le roi est nu ». Or dans cette crise, l’art paya le prix fort. L’art ou plutôt les arts sommés d’être les moyens voire les alibis d’une culture qui s’attaquerait essentiellement aux injustices du social. Nul n’en conteste l’utilité sauf que le bilan à tirer de cette période et de ces expériences montre amplement que cela était un leurre une utopie de plus, pourtant certains n’en démordent pas ce qui alimente la crise sur fond de recours à l’État . "Toujours l’État par conséquent ? Comment sortir de là ?" Les termes de la crise s’analysent désormais de façon simple ; il y a ceux qui pensent que l’État providence est la seule garantie pour l’avenir des sociétés modernes voulant préserver l’espace d’un vivre en commun lié à l’histoire commune à la culture et au bien être et qui n’imaginent pas qu’en dehors de lui il soit possible d’y pourvoir, et il y a ceux qui pensent que les États modernes n’ont plus les moyens d’assurer seuls cette responsabilité publique s‘ils veulent assurer la flexibilité nécessaire au développement de leur économie désormais mondialisée, telle est l’impasse. "On a même là un vrai clivage politique, le clivage politique français par excellence, c’est bien le fond de la question n’est-ce pas ?" Si on réduit la question politique au rôle et à l’utilité de l’État sans doute et c’est ce qui explique que les professionnels de la culture vivent cette situation comme dépossession de leur rôle et de leur utilité sociale. Sans être des fonctionnaires d’État au sens strict, le fait qu’ils vivent sous le régime économique des subventions et du système de la couverture sociale de l’intermittence leur fait appréhender leur situation comme dépendant principalement de l’État à l’instar des autres personnes de la fonction publique. Du coup, ils participent aussi du discours de déploration de la fin de l’État providence et se sentent garants d’une exigence publique qui trouve ses motifs de révolte dans ce qu’ils désignent comme « marchandisation » de la culture, ce qui revient à constater pour le déplorer que la culture pas plus qu’une autre dimension de l’activité humaine n’échappe au mécanisme de l’économie de marché. La crise de la culture est ici l’index du désarroi de ces professions. "N’est-ce pas aussi la crainte que l’aide publique soit remise en question dans les années à venir qui alimente cette atmosphère de crise ?" Je ne le crois pas, mais en même temps, on pressent que la politique culturelle de ces cinquante dernières années est peut-être achevée. Cette « fin de la politique » culturelle si on lui donnait crédit s’entendrait en ce qu’elle est peut-être achevée dans la forme qui était la sienne au début des années soixante car il est vrai que l’aménagement du territoire est pratiquement achevé et que la vie culturelle y est largement soutenue. Ce qui a changé par contre, c’est l’état de la société beaucoup moins homogène dans ses attentes culturelles et beaucoup plus divisée par les inégalités qui la travaillent et l’éclatent. L’état de crise traduit une perte de perspectives comme si tous les éléments du réel résistaient à la fois produisant une implosion des repères préjudiciable à une saisie cohérente des problèmes culturels tels qu’on les avait toujours envisagés. Cette situation conduit à s’interroger sur le fait de savoir si la culture a toujours une fonction identitaire d’intégration ou si elle est devenue le champ clos de l’affrontement social entre conceptions du monde opposées d’une part et cultures différentes en compétition de l’autre. C’est bien cela le temps du multiculturalisme qui inquiète le modèle d’une culture unitaire et hiérarchisée. Nous vivons peut-être l’époque d’une culture en déclin qui faute de pouvoir se perpétuer sur les utopies qui l’ont fondée est contrainte de suivre au jour le jour les inflexions du social et du marché qui la déportent toujours davantage sur le terrain des loisirs culturels lesquels il va sans dire sont parfaitement éloignées de la culture au sens que lui donnait Malraux et ses contemporains. "Vous avez des solutions docteur ?" Il est grand temps de rebattre les cartes, de reposer la question de l’utilité sociale de la culture qui doit être traitée comme telle, de la place des loisirs culturels et de leur incidence économique, ainsi que celle de l’art et de la création, qui doivent recevoir un traitement spécifique. Ce sont peut être là trois ordres différents de questions qui impliquent de manière différente, les acteurs du secteur, les pouvoirs publics et le public par destination. Il faut donc sortir des généralités et des généralisations, s’apercevoir que l’extension de la culture à tout n’aide pas à saisir en quoi elle peut-être essentielle dans un projet de société et mesurer où et en quoi elle doit faire l’objet d’un soutien prioritaire. C’est donc à un repositionnement des partenaires publics et privés, à une redéfinition de la légitimité de la dépense culturelle publique qu’il faut désormais travailler afin de préserver un avenir culturel et artistique à notre pays. Dans un tel contexte, l’État doit se recentrer sur ce qui fait sa spécificité en ce qu’il est le garant de l’unité nationale dont la culture est l’expression symbolique la plus achevée. l’État ne peut se désintéresser de ce sur quoi repose la culture. D’une part, le patrimoine qui est legs culturels en lequel s’incarne l’Histoire et la mémoire d’un peuple, ensuite la création qui en est le prolongement contemporain et enfin l’éducation qui en est le moyen de maintenir la relation. On peut y ajouter dans le sens de la constitution de politiques culturelles volontaristes comme la France en a connu depuis cinquante ans, l’aménagement du territoire et la décentralisation. Mais sur ce point le développement des politiques culturelles croisées, des collectivités locales et territoriales et de l’État comme les contrats de plans l’ont montré ont eu pour effet un investissement de plus en plus fort des collectivités publiques dans la culture, de sorte qu’elles représentent aujourd’hui près de soixante pour cent du financement de celle-ci. Il paraît donc plus logique que ces fonctions soient décentralisées. "Vous êtes partisan d’un discours de vérité, vous pensez qu’on peut sortir de ce malaise ambiant en en énonçant les causes ?" Oui c’est le discours culturel, également, qui doit changer. Le discours de la culture se situe désormais sur le versant de son achèvement, comme si la société qu’il décrivait avec ses modes de représentation dominantes, sa culture légitime essentiellement d’ordre littéraire et artistique s’achevait. Son discours en devient comme désenchanté, désabusé de ses élans, impératifs, volontarismes qui furent les mots d’ordre du politique malgré la contrainte des faits tout au long de ces décennies. Quant à l’État, il est grand temps qu’il reformule une ambition à l’échelon national et international pour la production et le rayonnement artistiques français en relation étroite avec les dispositifs de diffusion et de création nationaux. Pour cela il lui faut retrouver des marges de manœuvre financières, s’appuyer sur une expertise de haut niveau afin de cesser d’être l’administration de tutelle toujours désargentée d’un ensemble d’ayants droit toujours plus nombreux se transformant au fil des ans en service public qui finalement ne s’adresse qu’à quelques-uns. Car s’il est essentiel de restructurer la culture dans l’espace national c’est pour mieux affronter les défis d’une culture qui n’est plus isolée mais en concurrence de rayonnement dans le monde. Si l’on veut en finir avec une « exception culturelle » de repli, il faut mener le combat qui en fera une force de proposition européenne d’abord et mondiale ensuite. "Est-ce qu’au fond l’idée d’une culture civique, émancipatrice susceptible de conforter la citoyenneté et de développer le civisme politique est bien une réalité ou n’est-elle une fois encore qu’une figure convenue de l’idéologie française de la culture ? N’est-il pas temps enfin de changer de discours ?" Je le pense et c’est pourquoi j’ai écrit ce livre.