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Les beaux discours

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Juin 2008

Le grand trouble qui s’empare une fois de plus des milieux culturels tient au fait que les deux discours qui s’opposent et se combattent, reposent sur deux convictions également excessives. Il y a d’une part cette affirmation qui ne concerne pas que le milieu culturels certes, selon laquelle il faut obéir au principe de réalité. Celui-ci ordonne de regarder le monde tel qu’il est, c’est-à-dire aujourd’hui globalisé avec son économie-monde, rationalisé dans ses logiques d’échange et de marché sur le mode capitaliste et orienté vers l’entropie maximum qui réduit les différences en vue d’une homogénéisation des comportements et des valeurs toujours plus grande. Face à ce discours, il y a en France celui de "exception culturelle" longtemps revendiquée face aux logiques marchandes qui touchaient à l’échange en général et aux industries culturelles en particulier et notamment au cinéma. L’exception affi rme qu’il doit exister des domaines soustraits aux logiques marchandes. Il y a maintenant la "diversité culturelle", dernière étape et dernier combat mené contre les mêmes forces et les mêmes dangers que la France a réussi à faire inscrire dans la charte de l’Unesco. Une idée qu’on retrouve aussi dans le projet de constitution européenne, au nom de laquelle on cherche les mêmes buts que pour l’exception culturelle sans toujours voir que cette diversité, par le fait, subit la pression "par le haut" des cultures dominantes et par le bas des revendications localistes ou régionalistes qui déchirent l’unité supposée d’une culture nationale. De fait aucune ne répond parfaitement à cette question : "comment vivre ensemble à l’heure de la mondialisation ?" Il y a en outre un autre phénomène, bien français celui là, qui consiste à croire que le qualificatif de "culturel" et la mention "artiste" exonèrent du statut commun. On entend fréquemment dans nos milieux des affirmations telles que : "l’Artiste est le sel de la société", "une société qui ne protège pas ses artistes ne vaut rien", "l’art et les artistes doivent être soustraits à la logique marchande", "la culture doit être sanctuarisée", en un mot comme en cent tout ceci revient à dire que l’on croit dur comme fer au fait que "l’exception artistico-culturelle" doit être la règle dans une société civilisée. La conséquence évidemment est qu’un État digne de ce nom doit en assurer l’existence et la prospérité si possible, en tous cas n’attenter jamais à ses droits, ses moyens et ses prérogatives. Appelons cela pour l’opposer au principe de réalité, "principe de plaisir" en bonne terminologie freudienne. Je caricature à peine. On mesurera donc la peine ou le dépit de ceux qui constatent qu’au lieu d’écouter leurs plaintes, leurs indignations ou leurs admonestations, on leur oppose le principe de réalité : l’argent disponible, les priorités d’une société, la rigueur des temps. Dans le domaine culturel donc, la stricte logique comptable qui veut qu’on mette en regard les moyens disponibles, le nombre des agents, les résultats obtenus, l’évaluation, ont fait dire à beaucoup : "nous voilà dans la logique capitaliste et marchande", il faut en sortir. Pourtant au-delà des querelles un constat s’impose, la dépense culturelle est forte, ses résultats difficiles à évaluer, la critique d’un système aujourd’hui alourdi, empesé, plein de baronnies et éparpillé en des instances et des régimes multiples a grand besoin d’être simplifié. La révision générale des politiques publiques y conduit dans la douleur il est vrai, mais elle s’impose et l’État devra dire un jour ou l’autre quelles sont ses priorités. Est-ce à dire que le milieu culturel est définitivement fermé au discours de la réalité ? Pour ma part, je ne le crois pas, mais il y a tant de méfiance de part et d’autre tant de menaces voilées, crédits coupés d’un côté, menaces de grèves et d’actions de protestation de l’autre que chacun se méfie. La lettre de mission donnée à la Ministre en début d’exercice ne disait pourtant pas des choses impossibles à entendre, la question de la démocratisation mérite d’être posée, celle de l’évaluation aussi et beaucoup l’admettent. Alors quoi, sur quoi repose la méfiance ? Les faits ou les discours ? Sur les faits, bien des professionnels admettent qu’ils sont têtus et sont au fond prêts à faire les constats qui s’imposent, mais admettons qu’il manque les discours. Reprenons "le grand récit" de la culture comme disait un philosophe. Ce dernier est constitué dès la Libération, et il donne à la culture une valeur émancipatrice. Il se reformule dans le langage lyrique de Malraux au travers des valeurs de civilisation et de révélation. Après la crise de soixante-huit, il est repris par Duhamel au nom des valeurs de solidarité et d’humanisme ? Lorsque Lang arrive, il prône une culture de l’épanouissement, de l’expression et de la créativité sur toute l’étendue de la vie sociale. Depuis, rien ou presque. Entendons-nous, il ne s’agit pas de jugement de valeur sur des gens mais sur des discours, et lorsque je dis rien, je veux dire que le discours de la culture n’est plus porté par un espoir, une vision ou une transcendance, mais simplement exposé dans une logique budgétaire. Voilà le problème. Or on le sait Malraux manquait d’argent, seul Lang bénéficia des largesses de l’État… et du prince du moment, mais il savait convaincre, il savait faire rêver. Et voilà l’affaire, la culture doit nous faire rêver, non au sens des chimères, mais nous donner un objet et un projet auquel nous pourrions croire. Nous sommes sans doute essoufflés certes, mais nous avons devant nous un chantier incroyable, l’Europe et la question que cette dernière nous pose qui est la suivante : Est-ce la fi n des cultures nationales ? Qu’en est-il du cosmopolitisme et du multiculturalisme de tous ces peuples qui se côtoient dans un même espace, peuples autochtones et peuples migrants ? Quels moyens l’Europe consacre-t-elle réellement à sa culture et à son projet culturel ? En a-t-elle même un ? Lorsqu’on voit les ministres successifs de la culture embourbés dans ces querelles franco-françaises où se nouent les crises, les revendications et les privilèges, on se dit que ce qui manque ce sont certes des moyens, mais aussi de l’intérêt, de l’amour et de l’élan que devrait traduire un beau discours. Remarquez bien cela, il y a longtemps que nous n’avons pas entendu de beaux discours. Toujours le principe de réalité me direz-vous ? Les discours parfois transcendent la réalité et entraînent l’adhésion. La culture en a bien besoin et le peuple aussi semble-t-il. MARC BÉLIT