On s’interroge parfois sur l’utilité qu’il y a à se faire le relais de débats sur les questions de culture au motif que cela intéresse assez peu de gens et d’autre part que tout semble avoir été dit une fois pour toutes et qu’on en revient fatalement à la question des moyens qui, s’ils étaient mis là où il faut et comme il faut, ôterait tout motif de débat.
Or, à rebours de cette idée dominante, la persistance de débats sur le front de la culture témoigne à tout le moins qu’il n’y a peut-être pas dans ce domaine l’unanimité que l’on croit et que de temps en temps quelques pamphlets ou essais viennent à bon escient en secouer la bonne conscience.
C’est le cas ces temps derniers avec la publication de Paris New York et retour de l’académicien Marc Fumaroli et avec la réédition du livre d’Alain Finkelkraut La querelle de l’école, la question rebondit à nouveau. On connaît sinon les thèses, du moins les points de vue de ces deux lettrés qualifiés généralement de réactionnaires, ce qui est vite dit, mais leurs derniers ouvrages méritent qu’on s’y arrête.
Dans le premier qui trace une vaste fresque de la culture en Amérique et en Europe, Marc Fumaroli pourfend une idée de la culture qui, dit-il, est un "véritable chewinggum sémantique se pliant à toutes sortes de mastications, et prédestiné… à aligner tôt ou tard le "high" sur le "low" et la métaphysique de la "mort de Dieu" sur le rock’n’roll".
Celui qui est visé par cette diatribe n’est autre que Malraux qu’il poursuit d’un zèle vengeur, pas toujours justifié d’ailleurs, et qu’il accable de critiques notamment sur le fait qu’il aurait mis fi n au "système français des Beaux-Arts".
Car c’est là le reproche constant fait dans ce livre, la France, ses ministres successifs et leur conception de la culture sous la Ve République, ont eu pour effet de mettre à bas l’enseignement des Beaux-Arts, de ne plus enseigner l’art classique, de couper les ponts avec la tradition et donc de laisser l’art errer sans attache autre que les coups de boutoir du modernisme, de la mode et des avant gardes, aboutissant à l’abomination de la désolation qui est selon M. Fumaroli : "l’art contemporain". Et si l’art contemporain est si désolant, c’est en ceci, qu’il a abandonné la recherche du Beau, la notion de ce qui plaît universellement sans concept aurait dit Kant par l’effet de la séduction des formes. L’art contemporain ayant remplacé l’exposition des oeuvres et chef-d’oeuvres par les "installations", on aurait là la démonstration du passage de l’esthétique au sociologique et de l’art à la provocation. On observera que c’est tout de même beaucoup prêter d’influence à la culture française et accessoirement à l’école de Paris et que ce qui s’est passé dans le basculement de l’art moderne en art contemporain est sûrement plus complexe que ce qu’en dit ou en écrit M. Fumaroli, mais il exprime ce faisant un point de vue qui, de Baudrillard à Jean Clair, est soutenu depuis longtemps. Qu’on ne s’y méprenne pas cependant, la charge de M. Fumaroli pour excessive et talentueuse qu’elle soit et elle l’est, car l’homme sait manier la langue et se montre un polémiste redoutable capable de filer la phrase assassine dans les retournements de la dialectique, est argumentée et n’en pose pas moins des questions essentielles. Certes, sa nostalgie de la République des Beaux-Arts et du goût artistique peuvent sembler aujourd’hui bien dépassées, mais la question de la continuité des arts, de la longue suite des choses qu’on appelle culture ou culture savante se pose toujours et avec elle celle de la transmission.
La transmission, c’est l’angle choisi par A. Finkelkraut pour parler de l’enseignement, voire de l’instruction publique, mots qu’il préfère à ceux d’éducation car selon lui, la culture impose une tâche dévolue à l’enseignement qui est de transmettre un savoir et non d’éduquer de jeunes sauvageons. À remplacer l’une par l’autre, on a selon lui perverti l’école sans remplir aucune des missions qui lui étaient assignées, éduquer à la place des parents s’avère impossible et faire passer l’instruction après l’éducation c’est perdre de vue l’idée de transmission. On se retrouve alors avoir à gérer des écoliers consommateurs qui viennent vers un service public et demandent du respect pour eux-mêmes avant d’avoir appris ce qu’était le légitime respect des maîtres au nom du fait précisément que ce sont eux qui dispensent le savoir et que c’est d’abord ce savoir qu’il s’agit de respecter dans les lieux où on l’enseigne.
On pense ce qu’on veut de ces thèses, elles ont le mérite d’insister sur un point : il ne peut y avoir de culture et à fortiori de démarche d’acquisition de la culture qui fasse l’économie de l’étude et de l’apprentissage de ce qui a fait de la culture ce qu’elle est. Héritage gréco-latin, Renaissance, Âge classique, baroque, romantique, Modernisme, tout cela s’engendre et a une histoire. Cette histoire n’est pas comme on le sous-entend distraitement celle de l’Europe seulement et du coup circonscrite à une aire et à un temps historiquement déterminé voire daté à laquelle il conviendrait d’opposer anthropologiquement, d’autres histoires au nom de cette diversité tant vantée qui est le dernier attrape-nigaud pour consensus de façade. En fait, elle a influencé, voire façonné l’histoire du monde dans une dialectique des cultures qui a fait de la culture occidentale européenne l’un des ferments de la culture mondiale. Certes le relais a été pris ensuite par le "nouveau monde" comme on le voit bien dans l’art contemporain et M. Fumaroli explique comment ce passage s’est fait entre les deux guerres mondiales, mais une chose est sûre, il y a une histoire de la culture qui traduit un rapport au monde lequel a fait du monde ce qu’il est.
Certes, la mondialisation actuelle devient polycentrique et intègre aussi bien l’Asie que l’Afrique ou l’Océanie, mais le concept moderne de l’art n’a plus rien à voir avec les concepts religieux traditionnels de ces cultures ou continents, il est si l’on veut d’essence occidentale et ce n’est pas là le moindre paradoxe que de voir les aborigènes d’Australie ou les peintres du Ghana figurer comme tels dans les exhibitions internationales et au nom des mêmes critères, ceux "d’art contemporain" précisément ! M. Fumaroli plaide donc logiquement pour un réancrage dans la tradition, pour un retour à l’enseignement académique à côté des enseignements contemporains, afin de redonner à notre culture et art "français" entre autres une nouvelle originalité. Cela dit, il n’est pas certain que cela soit dans l’air du temps, mais le débat est posé. A. Finkelkraut fait de même, il plaide pour un enseignement qui enseigne, un apprentissage qui apprenne. Sont-ils l’un et l’autre des combattants d’arrière-garde ? Pas si sûr, derrière la crise actuelle de l’école et de l’Université ne se cache pas seulement l’échec de l’enseignement de masse, derrière la crise de la culture ne se cache pas seulement l’échec de la démocratisation, se pose aussi cruellement la question de l’enseignement pour tous et comment l’administrer ? de la culture pour tous et comment la faire partager ? Notre génération et celle de ces intellectuels dont nous parlons s’y est essayée, est-ce un combat perdu ? Nous voudrions croire que non.
MARC BÉLIT