Edito

 

 

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Faut pas payer !

Forum N°259

Février 2006

Décidément la pièce de Dario Fo était dans l’actualité, non seulement dans sa diffusion nationale en ce début d’année, mais encore plus curieusement à l’Assemblée nationale à propos du « droit d’auteur ».

Oh, certes Dario Fo mettait en scène des ménagères un peu lestes assaisonnant la chose d’une sauce antilibérale un peu collante, mais le fond de sauce si on ose dire reste un peu le même. Au fond dans une société digne de ce nom, tout devrait être gratuit n’est-ce pas, puisque l’économie repose sur un partage inéquitable. On reconnaîtra au passage l’antienne anarchiste selon laquelle « la propriété c’est le vol » chère à l’auteur transalpin. Mais pour les « produits culturels » cette fois, est-ce la même chose ? A peu près.

Que veulent au juste nos « jeunes consommateurs» de produits culturels ? Il veulent pouvoir télécharger leurs besoins en musique sans bourse délier dira-t-on pour l’essentiel. Certes il leur faut auparavant acheter les machines pour le faire et le matériel de copie, mais à partir de là, le contenu, les films, les musiques tout cela doit être en droit copiable sans contrepartie. En droit ? C’est ce que l’on prétend au nom du droit à la copie privée, mais rien n’indique que l’original soit jamais acheté et l’on connaît statistiquement beaucoup de jeunes qui n’ont JAMAIS acheté un seul disque ou CD mais toujours copié, échangé, piraté. Le ministère de la culture estimait que 40% des films sortis cette année étaient piratés, quant à la musique enregistrée, le système « Peer to Peer » en organise le piratage à grande échelle. Cela est si vrai que chacun peut voir s’écrouler les magasins de disques dont la rentabilité et le volume a régressé de vingt ans en arrière et le moment n’est pas éloigné où ils disparaîtront du paysage à moins qu’on ne les maintienne à coup de subventions « culturelles ». On aboutira alors à ce joli paradoxe de voir l’économie culturelle peu à peu subventionnée pour pouvoir présenter des produits à pirater. On a du reste connu déjà cela avec l’édition dès lors que les photocopieuses se sont mises à fonctionner notamment dans les Universités rendant définitivement non rentables les publications universitaires dont les grandes maisons et les librairies ferment (voir la fermeture des PUF fin 2005 au quartier latin) les unes après les autres.

C’est là le prix à payer pour la culture gratuite, quelqu’un devra bien payer et en France ce quelqu’un est tout trouvé, c’est le budget de l’État. Car si on ne peut plus rémunérer les artistes ni les éditeurs sur le droit d’auteur et le commerce, il faudra assurer la création par la subvention. Un rêve qu’aucun ministre de la culture n’a encore osé former et qui ferait de lui le responsable d’une sorte de « soviétisme ultralibéral » selon l’expression heureuse de F. Marmande dans « le monde ». Car c’est au nom d’un antilibéralisme éprouvé et un tantinet démagogique que se développe ce raisonnement: « de toute façon, les majors s’en mettent plein les poches, de toute façon c’est Microsoft et quelques autres qui empochent la mise et puis on ne va pas pleurer sur Madonna ou Johnny! », car il y va de la liberté de la culture et de la nouvelle sacro sainte « diversité culturelle ». Au pire concède-t-on on pourra acquitter une licence globale qui règlera une fois pour toutes les droits à payer. Une licence ? la redevance télé en somme dont on sait qu’elle n’est acquittée que par un français sur trois ou quatre possédant un poste de télévision. De la culture télé mais en self service, un usage banalisé de l’accès aux ressources culturelles donc.

Allons-nous inéluctablement vers cela ? certains le pensent de manière irréversible. A tout hasard les majors renforcent leurs sites de téléchargement payant. Si cela devait être l’évolution demain, le bouleversement apporté à l’industrie de la culture serait total, mais le pire est peut-être plus sûr qu’il n’y paraît. Il n’est que de voir comment des parlementaires dûment chapitrés par leurs jeunes se sont ainsi lancés à l’assaut de la Bastille du « droit d’auteur ». Au fait on pourrait se rappeler que la défense du « droit d’auteur » date en France de la période révolutionnaire qui y voyait «la plus sacrée des propriétés», plus précisément de 1791 et qu’elle fut défendue par Condorcet et Beaumarchais. Beaumarchais ? « qui qu’c’est çà mon coco!? » C’est une autre histoire!

MARC BELIT